Journal La Gruyère

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Article du 17 avril 2007

Second Life: non merci!

Vous l’avez compris dans le titre, je ne ferai pas l’éloge de Second Life et ne chercherai pas à vous y entraîner coûte que coûte. Second Life est un leurre, une sorte de piège pseudo-virtuel dans lequel les médias sont tombés comme une particule de lumière happée par un trou noir.

Pour résumer, Second Life (secondlife.com) est un univers virtuel en 3D mis au point par la société LindenLab (lindenlab.com) en 2003. Ce programme de simulation veut donner à l’internaute une «seconde vie». Le « joueur » entre dans un monde virtuel, peut se déplacer, même en volant, d’un endroit à l’autre de ce monde d’illusions qu’il va grandement créer lui-même, au contraire d’un jeu de rôle classique dans lequel les concepteurs du jeu ont tout créé. On va commencer par se créer un «avatar» (le double de soi même, mais rien n’empêche de se mettre dans la peau d’une pulpeuse blonde) qui va évoluer dans ce monde virtuel en achetant des vêtements, des attributs sexuels plus imposants, un bout de terrain, un immeuble, pour passer ensuite dans une disco branchée après avoir rendu visite (virtuelle) à la Banque Cantonale Vaudoise. Evidemment, tout ces petits luxes ponctionneront notre carte de crédit et gonfleront les poches de la société Lindenlab.

Selon les statistiques relevées ce jour même sur Second Life, 838 000 «résidents» se sont connectés durant les derniers 30 jours. Cela comprend évidemment aussi ceux qui entrent une première et peut-être ultime fois. Cela représente 0,075% des internautes mondiaux. Ce n’est rien. A titre d’exemple, 22% des internautes utilisent Google Earth, qui est ainsi approximativement 300 fois plus populaire que Second Life. Il y a donc un décalage énorme entre l’intérêt populaire et l’engouement des médias qui nous font croire à un phénomène.

On a constaté que depuis le mois de janvier, les médias romands s’y sont donnés à cœur joie : rubrique régulière dans Le Matin, des chroniques à la radio romande et des articles dans tous les journaux, le journal La Gruyère ayant été épargnée jusqu’à aujourd’hui. Le sommet du ridicule a été atteint par la TSR dans l’émission «Mise au Point» du 4 févier dernier. L’air à la fois fasciné et hébété, le présentateur Malik Melihi, accompagné de son collègue journaliste Peter Berni (qui avait passé quelques jours à découvrir Second Life) s’étonnait de ce nouveau phénomène (« incroyable , incroyable ») et montrait comment on pouvait y faire fortune (dans chaque émission, on se sert du cas de cette institutrice allemande d’origine chinoise qui a construit un empire … de 500 000 francs !). Et de prophétiser que « …dans quelques années, Secondlife pourrait remplacer l’internet …Un marché colossal dans lequel nous aurons tous un avatar qui va faire son marché en ligne en 3 dimensions». Et de poursuivre par un exemple des plus persuasifs, celui d’acheter un livre dans une librairie virtuelle en se faisant conseiller par un vendeur lui aussi avatar. Tant de propos stupides  pourraient  nous faire oublier que les outils internet disponibles actuellement sont parfaitement adéquats pour découvrir et acquérir des biens en toute intelligence (achat en ligne, présentation du produit, extraits, critiques d’autres internautes, échelles d’évaluation des produits et des services, forums de discussion, échanges vocaux et par webcam, et j’en passe). Pour découvrir les derniers Frank Zappa, Gary Moore, Patty Smith et Stephan Eicher, je me passerai aisément des conseils d’un avatar payé par l’empire fictif de Second Life, un «machin» à la mode combiné à une pompe à fric dont on ne parlera plus dans trois ans !

On peut souhaiter à nos médias un peu plus d’esprit critique et de retenue dans le traitement des informations qui touchent au numérique grand public. Rappelez-vous l’effet «scoop» totalement disproportionné sur l’iPhone d’Apple (un téléphone mobile qui n’existe même pas encore sur le marché), ou la RSR qui annonce «la fin des blogs» avant de faire un reportage incontestablement publicitaire de plusieurs minutes sur le nouveau réflex de Nikon (émission «On en parle» du 23 mars 2007).

La limite, pourtant souhaitable, entre le rédactionnel et le publicitaire fond aussi rapidement que la neige sur nos préalpes.

 

Auteur: Pierre Schwaller (Pierre.Schwaller@lyoba.ch)

Dernière mise à jour: 25.05.07


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