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Vous l’avez compris dans le titre, je
ne ferai pas l’éloge de Second Life et ne chercherai pas à vous y entraîner
coûte que coûte. Second Life est un leurre, une sorte de piège
pseudo-virtuel dans lequel les médias sont tombés comme une particule de
lumière happée par un trou noir.
Pour résumer, Second Life
(secondlife.com) est un univers virtuel en 3D mis au point par la société
LindenLab (lindenlab.com) en 2003. Ce
programme de simulation veut donner à l’internaute une «seconde vie». Le
« joueur » entre dans un monde virtuel, peut se déplacer, même en volant,
d’un endroit à l’autre de ce monde d’illusions qu’il va grandement créer
lui-même, au contraire d’un jeu de rôle classique dans lequel les
concepteurs du jeu ont tout créé. On va commencer par se créer un «avatar»
(le double de soi même, mais rien n’empêche de se mettre dans la peau d’une
pulpeuse blonde) qui va évoluer dans ce monde virtuel en achetant des
vêtements, des attributs sexuels plus imposants, un bout de terrain, un
immeuble, pour passer ensuite dans une disco branchée après avoir rendu
visite (virtuelle) à la Banque Cantonale Vaudoise. Evidemment, tout ces
petits luxes ponctionneront notre carte de crédit et gonfleront les poches
de la société Lindenlab.
Selon les statistiques relevées ce jour même sur Second Life,
838 000 «résidents» se sont connectés durant les derniers 30 jours. Cela
comprend évidemment aussi ceux qui entrent une première et peut-être ultime
fois. Cela représente 0,075% des internautes mondiaux. Ce n’est rien. A
titre d’exemple, 22% des internautes utilisent Google Earth, qui est ainsi
approximativement 300 fois plus populaire que Second Life. Il y a donc un
décalage énorme entre l’intérêt populaire et l’engouement des médias qui
nous font croire à un phénomène.
On a constaté que depuis le mois de
janvier, les médias romands s’y sont donnés à cœur joie : rubrique régulière
dans Le Matin, des chroniques à la radio romande et des articles dans tous
les journaux, le journal La Gruyère ayant été épargnée jusqu’à aujourd’hui.
Le sommet du ridicule a été atteint par la TSR dans l’émission «Mise au
Point» du 4 févier dernier. L’air à la fois fasciné et hébété, le
présentateur Malik Melihi, accompagné de son collègue journaliste Peter
Berni (qui avait passé quelques jours à découvrir Second Life) s’étonnait de
ce nouveau phénomène (« incroyable , incroyable ») et montrait comment on
pouvait y faire fortune (dans chaque émission, on se sert du cas de cette
institutrice allemande d’origine chinoise qui a construit un empire … de 500
000 francs !). Et de prophétiser que « …dans quelques années, Secondlife
pourrait remplacer l’internet …Un marché colossal dans lequel nous aurons
tous un avatar qui va faire son marché en ligne en 3 dimensions». Et de
poursuivre par un exemple des plus persuasifs, celui d’acheter un livre dans
une librairie virtuelle en se faisant conseiller par un vendeur lui aussi
avatar. Tant de propos stupides pourraient nous faire oublier que les
outils internet disponibles actuellement sont parfaitement adéquats pour
découvrir et acquérir des biens en toute intelligence (achat en ligne,
présentation du produit, extraits, critiques d’autres internautes, échelles
d’évaluation des produits et des services, forums de discussion, échanges
vocaux et par webcam, et j’en passe). Pour découvrir les derniers Frank
Zappa, Gary Moore, Patty Smith et Stephan Eicher, je me passerai aisément
des conseils d’un avatar payé par l’empire fictif de Second Life, un
«machin» à la mode combiné à une pompe à fric dont on ne parlera plus dans
trois ans !
On peut souhaiter à nos médias un peu
plus d’esprit critique et de retenue dans le traitement des informations qui
touchent au numérique grand public. Rappelez-vous l’effet «scoop» totalement
disproportionné sur l’iPhone d’Apple (un téléphone mobile qui n’existe même
pas encore sur le marché), ou la RSR qui annonce «la fin des blogs» avant de
faire un reportage incontestablement publicitaire de plusieurs minutes sur
le nouveau réflex de Nikon (émission «On en parle» du 23 mars 2007).
La limite, pourtant souhaitable, entre
le rédactionnel et le publicitaire fond aussi rapidement que la neige sur
nos préalpes. | |